Broderie - Les suzanis

Les suzanis, du mot persan « suzan » signifiant « aiguille », autrement dit broderie faite à l’aiguille, constituent l’un des plus beaux types de broderies traditionnelles ouzbèkes et tadjiks. Les plus anciens datent de la fin du XVII siècle. La broderie était un art traditionnel pratiqué par toutes les femmes sans aucune préoccupation commerciale jusqu’à très récemment : dans chaque famille les petites filles dès leur plus jeune âge (à 6 ans) maniaient l’aiguille avec dextérité et pouvaient déployer dans ce domaine une véritable créativité artistique. Cela faisait partie du mode de vie car les femmes restaient à la maison. Les broderies jouaient un rôle important dans le décor de la maison et étaient associées à tous les événements importants marquant les grandes étapes de la vie. Les pièces brodées étaient notamment confectionnées pour le mariage des jeunes filles. Dès la naissance d’une fille, la mère se mettait à l’ouvrage pour préparer son mariage en confectionnant des tentures brodées qui feraient partie de la dot et seraient destinées à orner les murs de la chambre nuptiale et le lit des jeunes mariés. En effet, la tradition voulait que la dot de la fiancée comprenne un certain nombre d’articles brodés, des tentures murales décoratives (suzanis), des couvre-lits (rouidjo). Le nombre dépendait de la fortune des parents de la mariée. Chaque brodene avait une signification rituelle. On attribuait à ces broderies une force protectrice magique qui devait éloigner le mauvais œil et apporter bonheur, prospérité et longévité. Les suzanis se caractérisent par un décor composé d’importantes zones brodées, laissant à découvert très peu de tissu de base, généralement une cotonnade blanche produite localement. Le suzani est composé de plusieurs bandes étroites cousues en une seule pièce. La brodeuse esquisse le motif général, les bandes sont ensuite brodées séparément pour être recousues à la fin. Les motifs sont réalisés aux fils de soie teintés avec des couleurs végétales. Il n’était pas rare que plusieurs brodeuses travaillent au même suzani, aussi perçoit-on parfois des différences de couleurs entre les bandes lorsqu’elles sont cousues ensemble. Le suzani comporte un champ central et une bordure.

Les suzanis les plus réputés au XIXe siècle étaient ceux de Boukhara, Nourata, Samarkand, Chakh-i Sabz, Tachkent et la vallée du Ferghana. Les motifs sont surtout d’inspiration végétale et florale, l’idée étant de symboliser la renaissance perpétuelle de la nature. Chaque région a ses caractéristiques. Les suzanis de Chakh-i Sabz, Boukhara, Samarkand et Nourata offrent généralement une grande rosace centrale. La décoration de la bordure est faite de disques et de palmettes. Les broderies de Nourata ont par exemple un style à part : des bouquets de fleurs, des gerbes de fleurs ouvertes sont représentés sur un fond blanc. Iinfinie richesse et la diversité des motifs floraux ainsi que la fraîcheur des couleurs les placent parmi les plus belles d’Ouzbékistan.
Les suzanis de Chakh-i Sabz offrent de grands disques multicolores entourés de couronnes de feuilles et entrelacés d’arabesques. Ceux de Samarkand et de la région, comme Urgut, ont des très grands motifs aux tons rouge carmin, orange et noir et présentent des rosaces dentelées ( Leur bordure, composée d’éléments noirs aux formes très stylisées font en fait référence à la représentation d’un dragon à la gueule ouverte (adjakho), animal fantastique issu de la mythologie iranienne ancienne et considéré comme un symbole protecteur. On attribuait jadis une signification quasi magique à ces éléments qui devaient protéger contre les mauvais esprits. Les motifs solaires, lunaires et stellaires sont très présents, notamment dans les suzanis de Tachkent. On distingue deux types de broderies: paliak, provenant de l’arabe faliak (vôute céleste), et gulkurpa. Les paliak sont divisés en lunes (oi), médaillons en forme de cercles brodés, et peuvent compter jusqu’à douze lunes. Certains ont un médaillon central en forme d’étoile (youldouz paliak). Ils sont le plus souvent dans les tonalités de rouge foncé. Ces cercles et rosaces symbolisent les astres mais ont aujourd’hui perdu leur signification symbolique et sont devenus de simples éléments: décoratifs. Les suzanis du Ferghana se différencient par leurs fonds de soie ou de satin de couleur, généralement vert acide ou violet, les motifs sont composés de ramures émergeant d’une tige centrale, de buissons fleuris très fins. Ces broderies sont très raffinées et légères.
La variété des suzanis est infinie et l’on ne trouve jamais deux pièces identiques. Ces broderies sont aujourd’hui très recherchées par les collectionneurs et peuvent être admirées dans de nombreux musées non seulement en Ouzbékistan mais dans le monde entier. Cet hommage rendu à ces milliers de femmes anonymes qui passèrent des armées à créer ces chefs-d’oeuvre.